Spiral Tribe, Mutoid Waste & Bedlam 

Nel Stroud

République Tchèque
été 1994
texte original
 
La Spiral Tribe, organisateurs de Free party anarchiques, se sont associés avec la Mutoid Waste Company, un collectif d'artistes sculpteurs sur métaux usagers et assembleurs d'engins abandonnés. Réutilisant les rébus de la société moderne, transformant les déchets pour célébrer le millénaire, avec toute l'iconographie post-apocalyptique de Dan Dare et de Mad Max, Robocop et une sensibilité de combattant dont les ancêtres auraient bien pu être Beowulf. La Spiral Tribe a également exploré au-delà de la façade de notre vie civilisée. Leur art est la musique et il s'agit également d'une mutation, un son généré par les ordinateurs, vaste péripétie de sons et de basses à 20 Kilos de puissance pour faire pleurer vos yeux. Pas de vibrations ethniques ni de guitares nostalgiques au coin du feu, pas de rêveries sur les lendemains qui chantent, parce que s'il y a bien un groupe de gens inscrits dans le présent, ce sont eux.

De ce monde virtuel et militarisé qui les a vu émerger et qu'ils reflètent, bien déterminés avec leurs camouflages, conduisant leurs camions militaires récupérés, vivant dedans, avec leurs grosses chaussures et leurs crânes rasés. 

Leur popularité connut un essor rapide grâce à quelques fêtes en Angleterre, et vague de paranoïa hystérique qui balaya les esprits de la population a conduit à une chasse aux sorcières de la Spirale Tribe et de leurs semblables. Lors d'une fête dans une maison vide à Acton, la police feignit une attitude sympathique, puis tard dans la nuit commença à frapper sur les murs puis se rua dans le bâtiment, matraques en avant. Ils détruisirent le matériel de musique et frappèrent les gens au sol. La Criminal Justice Bill autorise ce genre d'action imbécile et fasciste. La loi concerne les tsiganes, les nomades, les rassemblements, les manifestations pacifiques, réprime la Techno musique en partie ou complètement caractérisée par une succession de pulsations répétitives. La conséquence est un exode vers la terre promise, L'Europe et au-delà ; tandis que l'Angleterre serre la vis, renforce la soumission à la culture consumériste, l'inertie, l'énergie de la scène Techno fuit. Nous sommes à la fin du XXème siècle, la Spiral Tribe et les Mutoid errent dans les paysages désolés de la république Tchèque, en Europe de l'Est. 

La scène Free party Anglaise que nous avons laissé derrière ressemble à un bébé kétaminé les yeux tournés vers Goa. Nous avons pris le train à Victoria Station et 24 heures plus tard nous étions à Prague. Nous avons rencontré un homme de Preston qui avait fait la même chose et revendu son billet de retour ! Qu'est-ce que ça signifiait pour lui ? Perdre son boulot, quitter sa petite amie, la vie nocturne de Preston. Les autres gens que nous avons rencontrés, un garçon nommé Luke, dont le frère vit à Prague, organise des soirées et fait venir des des Dj's d'Angleterre pour jouer dans les clubs de Prague. Dans les bars autour de la gare centrale, nous avons rencontré des jeunes fans de la Spiral Tribe, des étudiants faisant le tour d'Europe durant leurs vacances, un trio de gros buveurs irlandais, des têtes de Mohican familières du circuit des fêtes. Nous avons entendu les nouvelles de l'endroit où se situe le festival, des rumeurs et des anecdotes furent échangées, la Spiral Tribe s'est connectée avec le réseau souterrain pragois.
Pour les novices, la référence sont les Merry Pranksters, Ken Kesey, Mountain Girl etc. Une réécriture des circuits cérébraux à travers l'usage du LSD 25, un reconditionnement de la conscience comme si les anciennes notions se dissolvaient dans le bain d'acide.

Ils sont les héritiers des Pranksters. Le concept hippie a perdu tout potentiel mais la subversion ne peut être démodée, c'est inconcevable et inconciliable. Ce qui dénote en revanche, c'est que les Pranksters portaient d'étranges et effrayants accoutrements, peinturlurés au dayglo, non-conformistes gesticulant et baignant dans un positivisme Prankster. Le monde scintillait autour d'eux et l'homme marchait triomphalement sur la lune. Autour d'eux le monde quittait sa cuirasse grisâtre des années 50 pour le Technicolor des sixties. Mais ces nouveaux venus sont plus inquiétants et sombres, un sorte de vision nihiliste de l'oppression policière, une explosion de vibrations exprimant la crainte des enfant du monde occidental, paysages urbains de pierre et d'acier pourrissant, où la vie est une zone de combat, où dans un cri d'aliénation on s'effraie mutuellement et mortellement. Les rêves d'une génération sont exprimés pas ces hors-la-loi, et quels rêves, quels cauchemars !

Sur le site d'Hostomice en Tchéquie, on aperçoit un Mig, avion de combat russe de la IIème guerre mondiale, monté sur une remorque. Des véhicules militaires dont les roues sont plus hautes qu'un homme, sont regroupés tout autour. Dans une large cage de 3 m de haut pend une créature de métal dont la tête soudée se tord vers le ciel dans rictus à la Bacon. Dans la confusion nocturne, les lasers trouent la poussière stagnante. Les mutoids traversent la foule hurlante dans une voiture déconstruite équipée d'un chalumeau qui crache des flammes à travers le pare-brise, et entouré de cracheurs et de jongleurs de feu. des gens sont assis en cercle sous des bâches, d'autres jouent avec des chiens excités. La police d'ici nous a aidé sourit une jeune française aux yeux brillants ailleurs ils nous tirent dessus dit-elle mimant des tirs en l'air. 

En journée il fait trop chaud pour bouger. Un lac dans les environs attire les gens et de leurs chiens. On distingue des corps endormis dans l'ombre. Seul les soleils rayons du soleil les sortent de leur inertie. Une journée particulièrement chaude évolue au crépuscule en tempête électrique, et tous émergent des campements et des véhicules pour danser dans un tourbillon de poussière. L'électricité fait craquer l'air, et parmi les rafales fraîches et le vent chaud, les vibrations montent, acides, tangibles. Les Spirals s'accordent avec une précision diabolique à la brillance de la nuit. Impossible de se soustraire aux rythmes, l'atmosphère est faite de ce violent chaos d'ultrasons hurlants. Les projettent dans le futur, fusant vers le ciel, et soudain une voix samplée retentit : YOU DON'T KNOW WHAT YOU'RE DEALING WITH [tu ignores à quoi tu as affaire]. C'était l'expérience de la Spiral Tribe, enflammer les pierres, le ciel, la poussière, les gens, tout ensemble projeté en l'air dans la zone du numéro 23. 

Pour d'autres la paranoïa prend une tournure insidieuse. Un garçon effrayé de 15 ans, issu d'une école publique, cherche un lieu sur Megatripolis et affirme que la Spirale Tribe a sélectionné 5 jeunes personnes dont lui et que tout autour, dans l'herbe, sur les pierres et dans la poussière, apparaissent des lettres qui forment des mots se rapportant à lui. La Spiral Tribe vous rend paranoïaque mais c'est bien comme cela. Leur existence porte une signification cosmique dans un monde qui perd sa raison d'être en se coupant des traditions ancestrales. En chamanes du XXème siècle, ils nous montrent que nous faisons fausse route. Le temps est venu menacent-ils d'éveiller la planète. Et pour le plus aigre des cyniques, il y a quelque chose en eux de super galactique/futuriste qui reste impénétrable par le cynisme. J'ai eu l'impression très nette en face des enceintes, au son des basses, qu'une guerre était déclarée au reste du monde. Et personne d'autre ne sait monter des fêtes aussi fantastiques.

Au cinquième jour la Spiral Tribe coupa le son et les Mutoid rangèrent leurs sculptures sur la demande du maire pour mettre fin aux réjouissances. La manière dont il parviennent à traverser les frontières demeure un mystère pour la plupart. L'iconoclaste équipage se fait passer aux yeux des douaniers suspicieux pour un cirque ambulant. En fait il s'agit d'un cirque nomade possédant tous les paradoxes de la représentation populaire du cirque. En dehors de la société, parodiant la société, telle une pantomime de clowns et de danseurs, véhicules défoncés dans une arène poussiéreuse, avec un avion de chasse tel un substitut d'éléphant parfaitement incongru dans le paysage est-européen.

retour