TECHNOCIDE

CHRISTOPH FRINGELI

texte original
 
Octobre 1996. des signes de plus en plus évidents montrent le déclin de l'ère de la Techno, la fin de la rave culture ou bien son intégration dans l'industrie des loisirs, et par conséquent la fin de tout l'intérêt que l'on pouvait y trouver. Bien sur c'est un question de définition - et nous devons nous rappeler que la tyrannie de la mesure 4/4 était déjà critiquée il y a plusieurs années par certains (Force Inc. choisit dès 92 de se consacrer au breakbeat). C'est probablement grâce à la Trance que la domination du 4/4 est devenu un outil pour le pouvoir et le contrôle en éliminant les concepts de libération associés. Loin de devenir futuriste et expérimentale en soi, la Techno est devenue un style largement conservateur. Le Hardcore est une tentative d'échapper à cette perspective en devenant plus dur, rapide et extrême. Mais c'est une scène mineure trop occupée par ses querelles intestines et d'ennuyeux sectarismes ; préférant s'entre-attaquer au lieu de combattre le véritable ennemi (par exemple l'industrie des loisirs dans son rôle de propagande pour le système politique et social). Je ne suis pas en train de proposer un concept de pseudo-unité. La diversité est une force. Des changements vont se produire et un nouveau paysage va apparaître dans lequel n'auront pas leur place ceux qui sont rongés par de stériles et ridicules jalousies ni ceux qui sont préoccupés des stratégies bassement  mercantiles. 

Si l'on croit la théorie des développement cycliques des mouvements de la žculture jeuneÓ, émergeant avec une force neuve puis absorbés par le système dans la période d'une décennie, alors il apparaît facile de prédire ce qui va arriver prochainement. Alors que la plupart des écrits issus du žNew ageÓ se situent entre le comique et le sordide, je relève dans le livre žThe Sekhmet HypothesisÓ d'Iain Spence dans lequel il aborde une thèse sur la culture juvénile à venir qu'il nomme žtempêteÓ succédant à la trilogie hippie/Punk/rave et complétant le žmandala cosmiqueÓ. Un mouvement ultra-agressif et sombre, plus militant et engagé politiquement que la rave, plus organisé que le Punk, et totalement hostile à la société bourgeoise en général. Elle sera incomprise et présentée injustement par les media comme žfasciste, žtotalitaireÓ et žapocalyptiqueÓ. Mais sa force brutale anéantira les anciennes valeurs dans les quelques années à venir. Bien sûr, nous avons déjà eu les raves Technostorm en 90/91 mettant le feu aux poudres sur la scène allemande des raves, et surtout le label Stormcore (je dois mentionner le tract que nous avions distribué en mai 94 à une fête qui n'eu finalement jamais eu lieu annonçant l'arrivée des forces démoniaques de la Techno - 66623 - storm uk London). Il n'est pas difficile d'apercevoir une nouvelle culture jeune žnégativeÓ émergeant après le ridicule positivisme de la rave (nous avons certainement contribué à l'essor d'une nouvelle école sombre et militante dans la scène Hardcore avec la création de Praxis). Mais il est toutefois intéressant de voir de telles prédictions venant d'un camp aussi éloigné.

Dans le magazine Frieze, on pouvait lire récemment un article sur le Gabba signé par Simon Reynolds, un des rares journalistes musicaux intelligent du Royaume-Uni, ce qui justifie une réponse sur les points avec lesquels je suis en désaccord. Reynolds écrit : žAlien Underground, un fanzine londonien focalisé sur la scène internationale ultra-core, passe en revue des morceaux utilisant des samples des écrits de Virilio à propos de la vitesse de la machine de guerre, des délires sur les explosions spontanées, l'éblouissement des assassinats, le paroxysme de la vitesse... une machine de guerre interne. La žpure poésie d'UziÓ à 250 bpm de Gangsta Toons industry est exaltée comme exercice dans l'art de la disparition et de l'immobilité. Tout cela représente pour Virilio un anti-humanisme culturel exterministe qui doit être dénoncé et combattu alors qu'il est valorisé et encensé par ces speedfreaks techno-junkiesÓ. Dans le paragraphe précédent, Reynolds précise žle fétichisme quasi-autistique de la technologie et l'identification perverse de la libido avec le complexe militaro-industriel est encore plus intense [que dans le Gabba]. Les fantasmes abondent sur l'interface homme-machine et les prothèses offrant les pouvoirs du surhomme. Ce qui surprend c'est que ce cyber fétichisme côtoie de près une opposition nommée žguerilla warfare on vinylÓ militant contre les corporations qui développent actuellement ces technologies. 

Mon opinion est que ce n'est pas du tout contradictoire. Il faut préciser que ces 2 paragraphes traitent de points dépassant largement le Gabba, lequel ne nous intéresse pas outre mesure, pour la raison que le Gabba fait partie avec la Trance de cette culture rave déclinante. Le Gabba a pour lui un humour permettant de transcender la tyrannie de la mesure à 4/4, un second degré que la Trance n'a jamais eu. Au delà du Gabba, il faut lire post-techno, un nouveau courant qui en fait ne partage pas le cyber-fétichisme et le positivisme de ce vieux style, qui PRÉFÈRE LE CHOC À LA RÉPÉTITION et qui est une part du courant qui oppose les technologies du Pouvoir et du Contrôle. Si je demeure fasciné et inspiré par les écrits de Virilio, je ne crois pas à une alternative entre humanisme et exterminisme. C'est une fausse opposition née de la foi chrétienne de Virilio discrètement évoquées à travers son livre. Avec le développement des technologies de Contrôle en temps-réel et de militarisation de la vie quotidienne, il voit le monde se diriger fatalement vers une précipice inévitable. Pour moi ces technologies sont simplement l'équivalent moderne de l'obscurantisme cultivé par l'église dans le monde entier par les siècles passés, quelque chose qui peut être vaincu. Nous allons par la suite débattre des diverses stratégies permettant de rompre avec cette perspective inacceptable. Mentionnons simplement que nous envisageons une rupture aussi radicale que peut l'être un suicide, mais toujours considéré dans un angle collectif. 

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